La leçon canadienne

Article venant en complément des différents compte-rendus du Colloque d'Abli 2013, publiés dans les colonnes de notre magazine et signés Michel Tayac.

Considérations générales introductives :


Le problème majeur posé en matière de langue occitane est la disparition quasi totale de tout usage de celle-ci, dans les échanges courants de la société et dans la vie familiale.

L'émergence, depuis quelques décennies, d'une perception « positivée » de sa réalité et de son Histoire, la conjugaison d'un ensemble d'actions visant à améliorer sa visibilité, son environnement, sa connaissance, ne suffisent pas à enclencher une dynamique de développement d'un nouvel usage. Il est plus que jamais nécessaire de concevoir une double stratégie dans laquelle l'amélioration de son environnement (enseignement, médias, création culturelle…) puisse se conjuguer avec le développement de foyers d'usage auprès des gens, qui vont pouvoir donner à l'occitan une nouvelle forme de vie, diverse, respectueuse des choix de chacun, apaisée.

Il faut arriver à permettre une réintroduction de la langue et de la culture occitanes, de façon concrète, dans la culture privée des gens. Un tel objectif, pour éviter toute dérive tendant vers un formatage autoritaire, doit se faire dans un respect scrupuleux de la liberté individuelle: il s'agit d'accompagner et non d'imposer, de susciter l'envie, le plaisir de découvrir, de parcourir un nouvel espace de liberté, de contribuer à un enrichissement personnel profond.

La finalité de tout cela est l'obtention de plus de satisfaction et d'enrichissements intellectuels, de plus bonheur dans la perception de son propre environnement, de plus de richesse et d'accomplissement dans son vécu personnel.

Problématique d'ordre sociétal et culturel:


L'occitanisme a trop tendance à amalgamer l'ensemble des données connexes (explications de la situation à partir de l'histoire, de la croisade aux hussards de la République...) et à laisser croire que seule l'action politique peut suffire à lever l'oppression empêchant l'émergence d'un usage naturel.

Le seul problème est qu'il n'y a aujourd'hui aucune oppression perçue par la population : elle se cantonne finalement dans l'égo et le mal vivre des occitanistes qui, faute d'une analyse claire de la situation culturelle, vont rechercher leurs modèles dans des exemples dans lesquels les tensions nationalistes interférent « naturellement » avec les problématiques linguistiques.

En octobre dernier, la section départementale de la Haute-Garonne de l'IEO et le cercle local d'Albi ont organisé un colloque dans le but d'essayer de rechercher de nouvelles voies de réflexion, sans trop savoir où cela allait mener...

Un intervenant extérieur privilégié fut choisi : Éric Forgues, Directeur de l'Institut Canadien des Langues Minorisées (Éric Forgues n'est même pas québécois, il vit au Nouveau Brunswick !).

Le choix avait été dicté par la réputation experte de son organisme au niveau mondial sur les questions de langues minorisées.

J'ai eu personnellement du mal à comprendre son exposé de la situation canadienne, il me manquait de toute évidence certaines clés indispensables (et je crois bien ne pas avoir été le seul dans ce cas dans l'assistance) ; dans la seconde partie, j'ai ressenti trois choses: sa manière de voir la réalité occitane d'une façon complètement déconnectée de tout contexte dramatisant, son utilisation d'un vocabulaire impensable dans le cadre de réflexion politique français (principalement autour de la notion de communauté-communautarisme) et son insistance sur la réalité associative, sa caractéristique, son rôle primordial. Tout cela semblait tellement coïncider avec les préoccupations exprimées à l'IEO Région et intégrées dans le Schéma de Développement Régional de l’occitan (action culturelle de proximité) !

Il a fallu que j'ai l'ambition de rédiger un compte-rendu de son exposé pour comprendre que les paroles d’Éric Forgues n'étaient pas que des paroles destinées à faire plaisir à ses hôtes mais correspondaient à toute une réflexion collective et à des concepts précis élaborés par des générations de sociologues anglo-saxons et canadiens, dont j'ignorais tout auparavant. En sont les preuves les références nominatives données tant dans son exposé oral qu'à travers son « PowerPoint ».


Innovation sociale:


Notre problème entre dans le champ de la réflexion générale de « l'innovation sociale ». Éric Forgue s'appuie sur un article de Julie Cloutier sur la question publié par le « Centre de Recherche sur les Innovations Sociales « dépendant de l'Université du Québec », en novembre 2003;

Je donne ci-joint quelques extraits en italique, et tout d'abord un extrait de la définition donnée par Julie Cloutier:

De façon générale, l’innovation sociale est une «  réponse nouvelle » à une situation sociale jugée insatisfaisante, situation susceptible de se manifester dans tous les secteurs de la société. L’innovation sociale répond à ce titre parce qu’elle vise le mieux-être des individus et/ou des collectivités. Elle se définit dans l’action et le changement durable. Elle vise à développer l’individu, le lieu de vie (territoire) ou l’entreprise. Ce faisant, l’innovation sociale ne prend pas une forme particulière. Elle est tantôt d’ordre procédural, tantôt d’ordre organisationnel ou institutionnel. L’innovation sociale peut également prendre une forme tangible (ex. : technologie, produit). Certains chercheurs définissent également l’innovation sociale par son processus. L’innovation sociale est alors celle qui résulte de la coopération entre une diversité d’acteurs. Sous cet angle, l’innovation sociale peut être envisagée comme un processus collectif d’apprentissage et de création de connaissances. Enfin, pour certains chercheurs, l’innovation sociale exige la participation des usagers et ce, à des degrés variables au cours du déroulement du processus de création et de mise en œuvre de l’innovation sociale.

Julie Cloutier


Suivent des extraits des travaux d'une pléiade de sociologues divers, dont je tire certains aspects qui me semblent aller dans le sens d'une innovation sociale centrée sur la langue et la culture occitane :


(…) une action permettant la création de nouvelles structures sociales, de nouveaux rapports sociaux, de nouveaux modes de décision. Cette action (…) naît d’une prise de conscience des transformations à apporter dans la société. Elle s’enracine dans la mesure individualisée, puis collectivisée, de l’écart existant entre une situation de fait, jugée inacceptable ou insatisfaisante, et une situation souhaitée ou désirée.

En introduisant la notion d’aspiration, l’innovation sociale va au-delà de l’exigence de répondre à une situation jugée problématique et évacue du même souffle la notion de problème et l’idée de « processus de résolution de problème désirée, sans que ne soit forcément identifiée une situation difficile réclamant une solution immédiate. » L’innovation sociale existe et s’oriente vers l’atteinte d’une situation sociale ; chez Fontan (1998), l’innovation sociale met à contribution et est portée par les usagers et les organismes chargés de les représenter. L’innovation sociale serait donc l’initiative des personnes et des groupes qui éprouvent le problème ou qui visent un idéal social pour eux-mêmes. Ils en assumeraient la direction et les principales responsabilités. L’innovation sociale ne se définirait donc pas uniquement par son objectif et le caractère novateur des solutions apportées, mais également par son processus.

Par ailleurs, Parravano et Bretesche (In Lallemand, 2001 : 11) indiquent que dans le champ du travail social et de l’action sociale, l’innovation sociale se définit comme :

« … une pratique qui permet d’apporter un questionnement nouveau, une réponse nouvelle, ou de prendre en charge différemment un besoin social existant ou émergent. »

Les innovations sociales sont celles :

« ...qui placent les populations au centre de la démarche et les y associent au maximum, enrichissent les politiques sociales nationales et locales et permettent leurs évolutions et développent les partenariats et dégagent du sens. » (Parravano et Bretesche - In Lallemand, 2001). L’innovation sociale se distingue, ici, principalement par son processus ancré dans la participation des bénéficiaires et acteurs du milieu et la qualité des partenariats.

À ce chapitre, le comité de pilotage du Forum sur les innovations sociales a dégagé cinq  critères permettant d’identifier les innovations sociales :

1. Caractère novateur, expérimental dans un contexte donné ;

2. État d’esprit et prise de risque de la part des acteurs du projet ;

3. Impact sur les politiques sociales au niveau national ou local ;

4. Qualité du partenariat entre les acteurs habituels et les nouveaux ;

5. Participation des bénéficiaires, des bénévoles et des habitants du territoire concerné au projet.


....une approche d’origine anglo-saxonne :

...l’empowerment (appropriation du pouvoir) qui se fonde sur le fait que les individus seuls ou en groupes peuvent acquérir les capacités pour réaliser les transformations nécessaires.


L’innovation sociale table sur le potentiel des individus et consiste en un processus d’apprentissage visant l’acquisition de connaissances, la modification de représentations, et un nouvel apprentissage de la coopération. La participation des usagers se révèle donc une condition essentielle à l’émergence d’innovations sociales, bien que ces derniers ne soient pas forcément appelés à jouer un rôle à toutes les étapes du processus (conception / mise en œuvre / évaluation). Les innovations sociales sont rendues possibles grâce au développement de réseaux avec des partenaires diversifiés.

Caractère novateur de l’innovation sociale.

...ce n’est pas son caractère novateur qui fait d’une pratique une innovation sociale. La nouveauté est une notion relative. Les innovations sociales sont reconnues à ce titre parce qu’elles présentent une discontinuité par rapport aux pratiques habituellement mises en œuvre dans un milieu donné, pour résoudre un problème particulier (pratique / milieu / problème) :

Le terme innovation sociale recouvre des pratiques qui ne sont pas forcément nouvelles, du moins si on l’entend comme synonyme d’inédites ou d’inventives. Contrairement à ce qui se passe pour les innovations technologiques, elles ne collent à ces qualificatifs que par hasard et de façon secondaire12. (…) les pratiques dont il s’agit se posent en contraste de pratiques existantes. (…) Nouveau signifie alors non figé, non bridé, et surtout hors normes. (…) innover n’est pas faire nouveau, mais faire autrement, proposer une alternative. Et cet autrement peut parfois être un réenracinement dans des pratiques passées.


Toujours d’après Chambon et ses collègues, le champ de l’innovation sociale concerne :

les secteurs traditionnels de la société civile : la santé, l’éducation, l’urbanisme, l’animation culturelle, l’action sociale, l’économie, l’aménagement des loisirs, l’aménagement du temps, etc. Elle y prend toutes les formes : nouveaux lieux d’accueil (…), nouvelles formes de services (…), nouvelle conception de la formation permanente (…), nouveau partage des responsabilités (…), reconquête par l’individu et le groupe de tous les «  territoires imposés » de l’extérieur (…), reconquête de son pouvoir sur le temps (…), apparition de la notion de dualité du savoir. (…) l’innovation sociale s’inscrit dans la mouvance des avantages non marchands.


Communauté de pratique et gouvernance communautaire:


L'application de la réflexion précédente à la langue et à la culture occitane nécessite une réflexion sur la définition du domaine d'application, qui doit privilégier l'émergence d'un nouvel usage de la langue; de là découle la nécessité de définir « une communauté de pratique ». dans notre cas, la communauté de pratique est naturellement portée par les associations impliquées dans les activités liées au nouvel usage de la langue. Nous entrons ici dans les champs d'un autre article, intitulé « gouvernance communautaire », écrit pour un colloque tenu à Shawinigan en avril 2010 par Gilles Paquet.


Je donne quelques extraits: 

Une nouvelle philosophie de gouvernance

(a) changement de contexte

La mondialisation a forcé les socio-économies à s'ajuster vite. Mais, dans la plupart des socio-économies, l’État a été tiraillé entre les priorités des diverses sous régions (faisant face à des contraintes différentes) ou des sous-groupes (dont les préférences divergent). Il est devenu clair qu’un appareil de gouverne centralisé et lourd est incapable de bien utiliser l'information dispersée nécessaire au pilotage efficace d'une économie petite, ouverte, dépendante et balkanisée comme le Canada ou le Québec. II a donc fallu décentraliser pour survivre.

Voilà qui a commandé une dérive lente vers une forme de gouvernance moins lourde et plus flexible, moins directive et davantage participative, plus diffuse et éclatée et moins technocratique. Expériences et expérimentations ont été réalisées, et de ces expériences a commencé à poindre l’idée d’un État plus modeste, subsidiaire, qui (côté contenu) est plus décentralisé, et (côté forme) dont l'action est davantage préceptorale– un état stratège, animateur, qui vise à assurer une stabilisation organisationnelle, un développement et une résilience à long terme bien plus que des ajustements à courte vue.

Bien que les progrès dans cette direction aient été assez lents, ils semblent irréversibles.

C’est le cas parce que, comme l’a expliqué John Naisbitt (1993), plus l’économie mondiale se globalise, plus les petites unités deviennent importantes parce qu’elles sont davantage capables de mobiliser mieux et plus vite leurs forces vives d’innovation et de créativité, et qu’elles peuvent compter sur un capital social, des réseaux robustes, et une conductivité importante (Saint-Onge & Armstrong 2004). Ceci tient pour tous les secteurs : le privé, le public et le sans but lucratif. Petites unités connotent ici « milieux locaux » qui contiennent des systèmes locaux d’innovation (sli), et des communautés de pratique (cdp) – autant de structures inédites qui en sont l’épine dorsale.

(b) communauté de pratique/système local d’innovation

Communauté de pratique et système local d’innovation sont devenus les unités d’analyse les plus importantes : elles sont composées d’un groupe de personnes qui partagent un intérêt, un ensemble de problèmes, ou une passion pour un sujet, et qui approfondissent leurs connaissances et leurs expertises dans ce domaine par une interaction continue.

Malgré la diversité de formes qu’elle peut adopter (l’unité territoriale locale stricte n’étant qu’une de ces formes, aussi importante soit elle), elle a des éléments structuraux repérables : (1) elle porte sur un domaine – un terrain commun qui rend légitime la communauté en définissant ses objectifs, ses valeurs, son identité, ses frontières floues; elle constitue une communauté d’apprentissage fondée sur le respect mutuel et la confiance : c’est non seulement un espace où les échanges sont possibles mais un agora où l’attention mutuelle est un actif important; et (3) elle est encadrée par une pratique – outillage mental, vocabulaire, un capital de connaissances communes que chacun possède.

Ces communautés de pratique ne correspondent pas nécessairement aux unités administratives, aux unités fonctionnelles, aux projets ou aux équipes en place. En fait c’est dans la négociation qui définit domaine, communauté, et pratique, que la trame de la communauté de pratique se définit. Quelle est sa mission? Quel est le fardeau de la charge ? Quelle influence veut-elle avoir ? Quelles sortes d’activités vont générer les résultats désirés ? Quelles sont les motivations requises et la confiance nécessaire pour y arriver ? Comment maintenir la culture du groupe ? Comment orchestrer l’apprentissage collectif et l’amener à devenir toujours davantage proactif ? Par quelles voies susciter l’exploration et l’expérimentation ? Quels prototypes utiliser ? Comment donner un tour expérimentaliste à la reddition de compte ? Comment injecter une philosophie de l’exploration et du design dans le travail et se débarrasser du carcan de la fiabilité comme seule et grande obsession ? (Schrage 2000, Paquet 2002, Sabel 2002, Martin 2009).

L’une des composantes importantes de la communauté de pratique est le stock de connaissances tacites et de capital de confiance qui la sous-tend, et le degré d’informalité qu’elle commande. Cela ne veut pas dire que les relations constituantes ne peuvent pas être définies et formalisées ou qu’elles ne devraient pas l’être, mais elles vont nécessairement impliquer un grand nombre de contrats moraux particuliers qui constituent une technologie de coordination de la plus grande importance dans le contexte moderne.


Avancer un point de vue sur la situation actuelle de la réflexion occitaniste...


La réflexion qui nous est présentée autour de la mise en place de l'OPLO ne correspond en rien aux concepts canadiens exposés ci-dessus: on peut même trouver entre les deux démarches des contradictions fondamentales évidentes : imposition d'une structure sans consultations préalables, structure centralisée dont le fonctionnement pressenti se ferait uniquement à partir de procédures d'appel d'offre incompatibles avec un fonctionnement respectueux des usagers et de leur représentation légitime (associative).

Le seul intérêt de la constitution de l'OPLO réside dans une éventualité de développement des politiques linguistiques d'une région à l'autre (éventualité seulement car rien n'assure que le développement sera fait « par le haut » plutôt que « par le bas ») et d'une participation plus présente de l'Etat.

Pourquoi précipiter la création d'un organisme interrégional avant que les nouvelles régions aient trouvé leur repères et leur « rythme de croisière » ? C'est largement faire passer la charrue avant les bœufs.

Il serait plus intelligent de prioritariser l'élaboration du nouveau schéma de développement promis depuis des mois.

Ayant fait dans l'innovation sociale sans le savoir (l'action de proximité), il m'apparait comme nécessaire d'approfondir toute cette réflexion canadienne et de l'intégrer dans la rédaction du nouveau schéma.

Cette réflexion ne peut se faire qu'en associant les acteurs associatifs aux élus des collectivités, et pourrait si elle est bien menée, servir de base à la politique linguistique  de la nouvelle région.


Côté associatif, les partenaires du colloque d'Albi sont décidés à renouveler ce colloque en précisant les objectifs de réflexion : entre autres, approfondissement des notions d'innovation sociale, de communauté de pratique, de gouvernance communautaire, peut-être aussi réflexions élargies à d'autres concepts, capital social...L'idée est d'élargir le cercle des organisateurs en y associant les Calandrettes et le CREO, et bien sûr les collectivités publiques.


Par ailleurs, des contacts sont d'ores et déjà pris entre les sections régionales concernées afin d'entamer les processus d'évolution nécessaires.


Michel Tayac


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